«Ma première rencontre avec Albert Jacquard remonte à octobre 1988. Je l’avais contacté pour lui demander son soutien à une coordination que nous avions créée après le massacre par l’armée de 200 étudiants à Alger, lors d’une marche contre le régime du président Chadli. J’avais appelé chez lui. Moi je connaissais le scientifique de renom, son aura. Lui ne me connaissait pas. Mais Albert Jacquard ne fermait jamais le rideau. Il écoutait ce qu’on lui disait, il analysait. Il s’attachait à percevoir dans les paroles de l’autre ce qui était important. La première impression que j’ai eue, et qui ne s’est jamais démentie – jusqu’à hier, pourrait-on dire – c’est l’incroyable disponibilité de cet homme à défendre la cause de personnes en difficulté ou opprimées. Dans les moments critiques, on l’appelait à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Parfois c’était Alix, sa compagne et mère de ses enfants, qui décrochait. Quand il prenait le combiné il disait : «Alors Jean-Claude, qu’est-ce qu’il se passe ?».

Mais il savait qu’on n’abusait pas de son temps. Qu’on le sollicitait pour des choses sérieuses. Je me souviens notamment que, lors de l’occupation de l’église Saint-Ambroise en 1996 par des sans-papiers, j’avais fait sonner le téléphone chez lui à une heure indue, vers 4 heures ou 5 heures du matin, parce que les CRS s’apprêtaient à procéder à une expulsion. Il était arrivé illico au moment où la police commençait à intervenir. Même chose, lors d’un bras de fer entre la police et des mal logés qui occupaient un immeuble, avenue René Coty, dans le XIVe arrondissement en 1993. Et des exemples comme ça, il y en a des dizaines. Il appartenait à cette catégorie d’intellectuels infiniment rare qui liaient la pensée à l’action.

Il m’est arrivé à de nombreuses reprises de discuter avec lui de son engagement. Albert Jacquard avait un parcours atypique. Il était sorti major de Polytechnique. Ensuite il est entré dans le monde de l’entreprise et de la finance. Mais progressivement il a pris conscience de l’énorme décalage entre l’univers calfeutré dans lequel il évoluait et la réalité nettement moins facile dans laquelle baignent les gens. Il est sorti peu à peu de ce monde. La rencontre avec le Dal (Droit au logement) pour la défense des mal logés, puis avec Droits Devant ! pour les sans papiers, ou le soutien au peuple palestinien, tout cela a été primordial. Il a trouvé là un terrain pour lier sa pensée à l’action. C’est quelqu’un qui s’inscrivait dans la durée. Il n’y a pas eu d’interruption entre 1990 et hier dans son engagement. Au début c’était un compagnon de lutte, c’est devenu un ami.»

 Recueilli par Tonino Serafini